BOCAGE (M. M. du)


BOCAGE (M. M. du)
BOCAGE (M. M. du)

Poète portugais, «la plus étrange, mais peut-être la plus originale des créatures poétiques de Dieu», selon William Beckford, l’auteur de Vathek , qui avait lu les poèmes de Manuel Maria Barbosa du Bocage et le connaissait personnellement.

Le plus grand écrivain lusitanien de son siècle, maître inégalé du sonnet, il demeure, jusqu’à nos jours, le seul poète de son pays qui ait tenté l’expérience, dangereuse entre toutes, de la liberté totale.

Brève et turbulente carrière

Né à Setúbal d’une famille bourgeoise, dix ans après le tremblement de terre qui détruisit une grande partie de Lisbonne, Bocage était un parent éloigné de la poétesse française Mme Bocage, auteur de La Colombiade . Il reçut aux Indes le grade de lieutenant d’infanterie, mais il déserta, gagna la Chine avec un ami, s’attarda à Canton, puis s’établit à Macao. Le gouverneur de cette enclave portugaise le protégea et facilita son retour au Portugal. À Lisbonne, Bocage fut admis (1791) à l’académie des poètes qui se réunissait chez le comte de Pombeiro et s’intitulait la Nouvelle Arcadie. Le premier volume de ses Rimes parut cette même année. Expulsé en 1794 des salons du comte, il trouva dans les cafés un public plus sincère. Ses nouveaux poèmes, souvent immoraux, impies ou subversifs, firent le tour de la ville. Pour échapper à la prison, il se cacha sur un bateau en partance pour Bahia, mais il y fut arrêté. La police civile le garda quatre mois au secret (1797), puis le livra à l’Inquisition. Quelques mois plus tard il devait être définitivement libéré, mais ne cessa désormais d’être surveillé. Il prépara l’édition du tome III de Rimes (paru en 1804). Les signes d’une maladie incurable lui firent alors pressentir que sa fin était proche. Bocage continua à écrire, alité, dans l’appartement minuscule qu’il habitait avec une de ses sœurs. Le propriétaire du café Nicola, où il avait été si applaudi, ne cessa de le protéger, se chargeant de l’édition et de la vente des poèmes qu’il écrivait pour subsister: Impromptus de Bocage , faits pendant sa très dangereuse maladie , et dédiés à ses bons amis (23 pages à peine); Collection des nouveaux impromptus de Bocage, faits pendant sa maladie , augmentée des compositions qui lui furent adressées par plusieurs poètes nationaux (100 pages, en comptant celles desdits poètes nationaux). La «très dangereuse maladie» vint à bout de Bocage, quatre jours avant Noël, l’année même où paraissaient ces poignantes plaquettes (1805). Son œuvre, inédite ou éparse, a fourni matière à quatre volumes posthumes.

Le néo-classique

Bocage est d’abord un néo-classique. Il vint après l’Arcadie lusitanienne (1756-1774) et, sans elle, il n’aurait pas été ce qu’il fut. Comme les Arcadiens, il adopta un surnom poétique, et il le borna à deux éléments (en littérature du moins, on avait voulu réduire la longueur ibérique des noms de famille, et mettre tous les poètes sur un pied d’égalité). Le premier élément était une anagramme du prénom (Elmano pour Manuel), le second, un adjectif indiquant le lieu de naissance (Sadino , car Setúbal est baigné par le Sado). Suivant l’exemple des Arcadiens, Elmano Sadino dédia ses vers au roi, à la reine, au régent, aux ministres, aux notables les plus influents; il composa des poèmes de circonstance, fêtant la naissance ou pleurant la mort d’illustres personnages; il chanta ces fêtes religieuses que les poètes portugais devaient célébrer s’ils voulaient être bien vus. Conventionnel dans l’inspiration, il le fut également dans les genres qu’il cultiva: sonnets, odes, idylles, chansons (sur le modèle des canzoni italiennes). On dirait même que le néo-classicisme, avec ses fictions pastorales, empêcha Bocage de voir les pays exotiques qu’il parcourut. Ni les mœurs indiennes ni les paysages chinois ne l’intéressèrent. Il a bien dû s’éprendre de quelque Chinoise et de quelque Indienne, lui qui avoue avoir aimé mille femmes, et être incapable de demeurer sans passion. Mais il leur a donné les mêmes noms pastoraux qu’aux Portugaises, leur a parlé, abstraitement, du feu qu’elles faisaient naître en son cœur, et de la jalousie qu’elles inspiraient aux Muses et aux Grâces. Heureusement, Bocage n’emprunte pas seulement à l’Arcadie les formes, la mythologie et l’allégorie, les bergers et leurs bergères. Il lui doit aussi la clarté de la langue, la cohésion logique du discours, la vivacité de l’expression, une éloquence efficace et touchante, que l’on chercherait en vain dans la poésie baroque de son pays. «En vérité, écrit W. Beckford, on peut dire que ce personnage étrange et changeant possède la véritable baguette magique qui, au gré de son maître, anime ou pétrifie.»

On peut donner raison à Beckford: sous la forme rigide de ses sonnets, de ses octaves, de ses élégies et de ses épîtres, éclate la véhémence toute personnelle de Bocage. C’est qu’il était un homme à l’esprit prompt, aux sentiments fugaces et excessifs: enthousiaste et désespéré; orgueilleux et envieux; susceptible et coléreux. Il aimait avec fureur, était jaloux avec rage. Avant de scandaliser, il brilla dans les salons, grâce surtout à ses dons extraordinaires d’improvisateur. Il adorait le public et les applaudissements. À Lisbonne, un jeu était alors à la mode, qui consistait à proposer des thèmes (motes ) aux poètes, afin de mettre à l’épreuve leur virtuosité. En général, le mote consistait en deux vers ou en un quatrain. Le poète répondait par un impromptu où devaient apparaître, en positions symétriques, tous les vers du thème. Bocage y triomphait sans peine, mais ne s’en contentait pas. Comme il avait une prodigieuse verve comique, il réussissait à merveille les poèmes courts, où il tournait en ridicule ses rivaux et ses ennemis. Il couvrait de sarcasmes écrivains et médecins, auteurs et acteurs, gens d’Église et gens du peuple. Et il finit par se moquer de lui-même, brossant son autoportrait, décrivant sa vie d’expédients, ou même rédigeant d’avance, avec un détachement qui lui fera défaut le moment venu, ses dernières volontés et son épitaphe burlesque. En vérité, la peur de la mort et le désir de s’assurer cette sorte d’immortalité précaire que peut donner la gloire poétique transparaissent tout au long de son œuvre. S’il achève une improvisation dont il est satisfait, il y ajoute une sorte de refrain qui devient célèbre: Esta é minha. Esta não morre! («Celle-ci est bien de moi. Celle-ci ne mourra pas!»)

Le libertin

Superstition occasionnelle, prudence après avoir échappé à l’Inquisition, contrition in articulo mortis ne font pas oublier, chez Bocage, le libertin. Héritier du néo-classicisme, il l’est aussi de la philosophie des Lumières. Les vers, dédiés par lui au capitaine Lunardi, qui, en 1794, réalise dans le ciel de Lisbonne une ascension en ballon, constituent un exemple notoire de poésie tournée vers la science et le progrès. Cependant le ressort le plus puissant de la «philosophie» de Bocage relève des sens: il a soif de plaisir et veut se justifier. Le plaisir est bon; il est conforme à la Nature; aucun Dieu, s’il y en avait un, ne saurait le condamner. Dieu ne pourrait être que l’ami des hommes. C’est l’imposture et le fanatisme qui en font un juge implacable.

L’une de ses satires les plus connues commence par les mots Pavorosa ilusão da Eternidade (Éternité, mensonge qui nous fait trembler). Le premier mot du poème servit à la désigner: a Pavorosa, «la Redoutable». Le poète, en tout cas, n’avait pas tort de trembler: de tous les péchés de Bocage, «la Redoutable» fut peut-être celui sur lequel les inquisiteurs s’attardèrent le plus. Les poèmes révolutionnaires, libertins ou obscènes, devinrent de plus en plus rares dans les dernières années de Bocage. Les âmes pieuses ont soutenu que l’Inquisition, très modérée, avait enfin guéri ce grand malade. Le remède fut trop radical: relâché, Bocage ne fit plus guère que des traductions. Le
Saint-Office l’avait aussi guéri de la poésie.

Tous les témoignages concordent: Bocage a été un improvisateur de génie et un diseur merveilleux. Souvent grand poète, il fut toujours un versificateur impeccable. Il a scandé mieux que quiconque le décasyllabe. L’un des premiers, au Portugal, il écrivit des fables et adopta l’alexandrin à la française. Il avait l’art d’approprier les rimes à ses sujets, et personne ne sut exploiter comme lui les rimes grotesques et comiques. Il est l’un des rares poètes de son pays à avoir conquis une audience populaire, et même le seul autour duquel se soit créée, et maintenue, une légende, celle d’un héros picaresque et sans vergogne, d’un protagoniste triomphant de mille histoires burlesques. Cette réputation, qui pourrait paraître exagérée, par rapport à ce que nous connaissons de l’œuvre «maudite» de Bocage, n’est toutefois pas sans fondement: la plupart de ses poèmes comiques et obscènes ne pouvaient circuler qu’en copies manuscrites, et Bocage, repenti, a dû détruire celles qu’il possédait et inviter ses amis à en faire autant. Le dernier vers qu’il eût dicté exprime clairement ce désir: Rasga os meus versos, crê na Eternidade , «Déchirez mes poèmes, croyez en ce qui est éternel». Ce qui reste de son œuvre, y compris les poèmes interdits, suffit cependant à révéler son mérite.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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